« Pôle Cast 5 – Enseignement et surdité » – Retranscription

(Julien – Présentateur) : Bonjour à toutes et à tous, et bienvenue dans ce cinquième Pôle-cast de la saison.

On le rappelle, Pôle Cast c’est le rendez-vous radio mensuel du Pôle Louvain. Et le Pôle Louvain, qu’est-ce que c’est ? Et bien c’est tout simplement le Pôle académique du Brabant Wallon. Il rassemble pas moins de 11 établissements dont l’UCLouvain, quelques écoles supérieures et de promotion sociale et une école supérieure des Arts, l’IAD.

Aujourd’hui, on va vous parler d’un sujet important, même si on n’en parle pas aussi souvent qu’on le devrait. Il s’agit des étudiants dans le supérieur atteint de surdité. À ce sujet, la chambre de l’enseignement inclusif du Pôle Louvain organise un webinaire : Enseignement et surdité. On y reviendra plus en détail plus tard dans ce

Pour en parler, une invitée avec nous en studio, Pauline Gilissen. Bonjour (…) Vous êtes la présidente de l’ASBL Surdimobile, et vous êtes vous-même atteinte de surdité et ancienne étudiante de l’UCLouvain. Vous serez également présente lors du Webinaire du Pôle Louvain.

Au menu de cette émission, on a un programme bien chargé , avec plusieurs points de vue sur la question. Nous aurons votre point de vue en tant qu’ASBL clé et ressource sur le sujet. On aura aussi le point de vue d’une professeure qui a eu dans sa classe un ou une étudiante atteinte de surdité. Nous sommes également partis à la rencontre du KAP Signe. Un Kot à projet qui aide les étudiants atteints de surdité, et qui fait de la sensibilisation pour le grand public.

Pauline Gilissen merci d’être là en studio avec nous !

Première question : est-ce que vous pouvez un peu vous présenter et nous présenter votre ASBL ?

(Pauline – Directrice ASBL Surdimobile) : Tout à fait. Bonjour tout le monde. C’est ma première expérience en studio donc soyez tolérant, merci ! Je m’appelle Paulien. Je suis directrice de l’ASBL Surdimobile depuis maintenant 5 ans. Qu’est-ce que Surdimobile ? Surdimobile est une ASBL qui a 3 objectifs. Le tout premier est le plus gros, il est important aujourd’hui, c’est une ASBL qui fait de la sensibilisation à la surdité. Sensibilisation qui est destinée à tout public à partir de 0 à 99 ans.

Comment est-ce que ça se passe ? Et bien tout d’abord il y a un animateur sourd accompagné d’une animatrice bilingue. À quel niveau ? Français et langue des signes. Parce que l’animateur sourd communique principalement en langue des signes et fait la présentation en langue des signes. Donc la présentation est faite d’un petit PowerPoint où on explique ce qu’est d’abord le handicap de la surdité. Parce qu’avant tout, il faut comprendre ce que c’est comme type de handicap. C’est simple, la surdité, on a tendance à l’associer uniquement à l’oreille, mais non, c’est vraiment un handicap lié à la communication. C’est un handicap qu’on pourrait dire, qualifier même, d’invisible. Et derrière le handicap de la surdité, il y a tout un.. Comment dirais-je… un monde. On pourrait même parler de culture. De culture sourde.

Et donc l’objectif premier, c’est de sensibiliser le public pour montrer ce qu’est le handicap de la surdité. Qu’il existe et qu’il est présent. Et bien plus présent que ce qu’on ne le croit. À la fin de cette présentation, notre objectif c’est aussi de décomplexer les gens, et briser les barrières au niveau de la communication. Surtout que, lorsque l’on rencontre une personne sourde, on se dit toujours “Comment est-ce que je vais communiquer ? Est-ce qu’elle va me comprendre ? Est-ce que je vais la comprendre ?” Et on donne tout plein de petits trucs et astuces pour faciliter la rencontre entre une personne sourde, ou malentendante, et une personne “entendante” on va dire.

Et justement à propos de cette communication. On peut rester dans le thème de l’actualité qui est le Covid, évidemment. Les masques n’ont pas aidé, mais il y a des alternatives. Par exemple des masques transparents. Pour aider les personnes sourdes et malentendantes à lire sur les lèvres.

Oui, ces masques sont évidemment essentiels. Au début, ça a été très compliqué, parce qu’ il a fallu trouver le bon masque, qui n’était pas trop vite embué, et adéquat. Pour mieux voir la bouche, mais pas uniquement ! Les lèvres, mais un peu plus, parce que l’expression du visage est importante pour nous aider à comprendre et à lire sur les lèvres de manière optimale, on va dire.

Ceci dit, je tiens quand même à dire que même si les masques transparents ne sont pas très répandus, pas assez répandus, je dois dire quand même dire que je suis contente que les gens soient plus compréhensifs, enfin, c’est mon expérience personnelle parce que d’une personne à l’autre, c’est pas toujours la même chose. Mais les gens sont plus conciliants. Parce qu’on leur dit : “je ne vois pas vos lèvres, donc j’ai besoin que vous enleviez votre masque”. C’est beaucoup plus percutant que de dire “excusez-moi, pouvez répéter parce que je ne vous ai pas compris, je suis sourde”. En temps normal, c’est beaucoup plus déconcertant. Mais peut-être aussi le fait que le Conseil National de Sécurité ait toujours interprété en langue des signes a probablement joué un peu sur une sensibilisation, favorisé une sensibilisation un peu plus large.

Et juste une chose pour terminer. Parce que c’est important. Le premier c’était la sensibilisation à la surdité. Le deuxième point, c’est la promotion, l’initiation et la formation à la langue des signes. Et dernier point qui n’est pas moins important, mais moins répandu, c’est quand même la prévention aux risques sonores. Ici à Louvain-la-Neuve, c’est important [rire]. Le bruit qu’il y a en soirée, ça peut avoir des conséquences. Et puis ici, la musique, la culture de la musique est très présente je trouve. Et j’ai des amis autour de moi qui ont perdu de l’audition, et qui s’en sont rendu compte par après. Ça entraîne un handicap.

Et donc si vous nous écoutez, faites attention, ne montez pas trop le volume quand même !

Exactement [rire]

On reviendra juste après sur les actions concrètes que l’ASBL met en place, mais avant, je vous propose de s’intéresser un peu au KAP Signes. Je ne sais pas si vous connaissez le KAP Signes ?

Tout à fait ! En fait, le KAP Signes a été créé un an après mon départ de Louvain-la-Neuve par deux amis, que j’ai côtoyé pendant 1 an, ma dernière année d’étude ici à Louvain-la-Neuve. C’était un projet qui pour moi est très pertinent, intéressant et utile ! Surtout dans un environnement universitaire comme ici. Parce que ça permet de rendre plus visibles la surdité, toute sa culture, et la langue des signes qui est très riche !

Et donc vous, vous le connaissez ce KAP, mais peut-être que nos auditeurs ne le connaissent pas, et du coup, notre journaliste Magaly est partie à leur rencontre pour qu’ils nous présentent leur kot et leurs actions. Je vous propose de les écouter.

 

(Magaly – Journaliste ) Oui, c’est ça Julien, mais avant qu’on se plonge dans la découverte du KAP Signes, je voulais juste vous dire dans quelles conditions cette itw a été réalisée.

Tout d’abord, il faut savoir que Laure est malentendante et Floriane, sourde profonde, donc pour communiquer avec elles, et bien j’ai ôté mon masque (en respectant la distanciation sociale bien sûr), pour qu’elles puissent lire sur mes lèvres. Pour me faire comprendre, j’ai vraiment veillé à bien articuler, à parler lentement et fort.

C’est Laure qui a répondu à toutes mes questions et qui signait pour que Floriane arrive à suivre la conversation. Elle a aussi servi d’interprète aux réponses de Floriane.

Voilà, maintenant que le décor est planté, découvrons le KAP Signes avec Laure.

(Laure – Membre du KAP Signes) : Notre but principal c’est de sensibiliser tout LLN à la surdité, à la langue des signes et d’aider les étudiants sourds à avoir un endroit où ils peuvent signer. Il y en a d’autres qui posent quand même des questions parce qu’on est un peu le seul point de référence sur la surdité. On aide aussi des personnes malentendantes ou sourdes qui n’auraient pas encore découvert la culture sourde à la découvrir ici. C’est d’ailleurs mon cas, je n’avais jamais signé avant et du coup j’ai appris à signer en venant ici.

Sensibiliser le public à la surdité, c’est donc l’objectif du Kap Signes et pour y parvenir, le kot à projet organise différentes activités :

Une de nos plus grosses activités c’est le souper dans le silence, on fait un repas pour apprendre comment communiquer avec les personnes sourdes sans oraliser. On met des nappes sur lesquelles on peut écrire, on met l’alphabet avec les positions des mains pour apprendre à signer et évidemment on mélange sourds ou personnes signantes avec les personnes qui découvrent. C’est accessible à tout le monde.

Une autre activité c’est l’initiation à la langue des signes parce que beaucoup de personnes ont peur de se rendre à nos activités, car elles se disent “ah je n’ai jamais appris à signer, je ne sais rien dire, et du coup j’ai peur d’y aller parce qu’eux savent déjà signer parfaitement”. Du coup on s’est dit qu’on allait faire une initiation pour bien expliquer que c’est pour ceux qui débutent et franchement chaque fois qu’on a fait ça, c’était un grand succès.

Outre l’initiation à la langue des signes et le souper dans le silence, le KAP Signes organise aussi des conférences, des soirées dans le silence ou des chants signes en groupe.

Donc voilà pour la présentation du KAP Signes. Si vous êtes intéressés par leurs activités, si vous voulez en savoir plus, eh bien je vous invite à vous rendre sur leurs réseaux sociaux, Facebook, Insta, Tik Tok ou bien à leur envoyer un mail à l’adresse kapsignes@gmail.com, vous verrez, ils sont très réactifs !

Merci, Magaly, on l’a entendu, le KAP Signes met en place plein d’activités, que ce soit des soupers dans le silence, ou bien des initiations au signe, à la langue des signes. Et donc, ça mélange des personnes malentendantes et les personnes signantes. C’est aussi votre objectif à Surdimobile ? Ou bien c’est plutôt de faire connaître aux personnes qui ne connaissent pas vraiment la langue des signes?

Alors, avant tout, c’est vraiment faire connaître le handicap de la surdité et de la malentendance à tout le monde. Pour ce faire, on intervient énormément dans les écoles, que ce soit en maternelle, primaire, secondaire, haute-école, université de temps en temps.

On a un partenariat pour ça avec l’AVIQ, qui met en place des journées de sensibilisation au handicap de manière générale. Nous avons par exemple des animations de sensibilisation pour les futurs étudiants infirmiers, éducateurs spécialisés, … Ce sont des personnes qui sont plus amenées à rencontrer différents types de handicaps, dont la surdité.

À la fin de chaque module d’animation, de sensibilisation, on montre toujours quelques signes pour faire connaître la langue des signes. À côté de ça, nous organisons chaque année des stages de langue des signes, durant les congés scolaires. Que ce soit pour les enfants de 4 ans à 6 ans, les 6 à 12, mais aussi aux adultes.

Et nous avons pas mal d’étudiants, rencontrés justement dans le cadre de nos actions de sensibilisation, qui viennent suivre un stage chez Surdimobile.

Vous avez déjà répondu un peu à ma question qui était de savoir si vous des enfants, des adultes, mais aussi des ados, donc voilà, effectivement, c’est ouvert à tout le monde. Et d’un point de vue familial, comment ça se passe. Par exemple des parents qui auraient des enfants atteints de surdité, comment ça se passe, comment ça se met en place ? Est-ce que vous les aidez aussi à ce niveau-là ?

Des demandes à ce niveau-là, c’est moins courant. Mais il est tout à fait possible d’organiser, … En fait on a un jeu familial qui est animé par un animateur sourd et un animateur bilingue. L’objectif est de favoriser al communication au sein d’une famille ou au moins un des membres est sourd ou malentendant. Que ce soit l’enfant, les parents, les grands-parents, la tante, peu importe.

Parfois il y a des petits malentendus, des petites choses qui n’étaient pas très claires. C’est une manière ludique et un peu plus détendue d’ouvrir à la discussion par rapport à des thématiques qui peuvent être très personnelles et parfois un peu compliquées à porter.

Évidemment. On est sur le campus de l’UCL, et donc on va parler des étudiants. Vous avez déjà eu, vous, des contacts via votre ASBL, avec des étudiants atteints de surdité ?

En fait, notre ASBL est destinée, plus tournée vers le public entendant puisque nous voulons justement sensibiliser ceux qui ne connaissent pas la surdité. Et bien sûr, nous avons régulièrement des demandes d’écoles, de classes, où il y a un étudiant sourd, qui est au sein de la classe et qui souhaiterait que ses camarades puissent connaître et comprendre un peu mieux quelles sont les difficultés qu’il vit au quotidien.

Et ça ne s’arrête pas uniquement dans le milieu scolaire, mais aussi dans le milieu professionnel. Quelquefois, nous avons des employés, des ouvriers sourds ou malentendants, qui pour améliorer un peu leur inclusion dans leur environnement professionnel, font appel également à Surdimobile. Et ce qui est intéressant en fait avec Surdimobile, c’est qu’on ne se focalise pas sur la personne qui est là. On fait une présentation vraiment générale et si la personne en question souhaite intervenir, elle est tout à fait la bienvenue.

D’accord. Et vous parliez du quotidien des étudiants atteints de surdité à l’UCLouvain, et bien je vous propose justement de rencontrer deux étudiantes. C’est Magaly qui a pu s’entretenir avec 2 étudiantes atteintes de surdité. Elles font partie du KAP Signes, dont on vient de vous parler juste avant. Et elle nous présente leur rencontre.

Eh oui, Floriane et Laure sont kapistes, mais également étudiantes. J’ai donc profité de notre rencontre pour leur demander comment se passe leur première année de bac, on écoute la réaction de Floriane, qui, je le rappelle, est sourde profonde :

(Floriane – membre du KAP Signes) : J’ai recours au service d’aide qui s’appelle “PEPS”. J’ai un interprète qui m’accompagne à chaque cours. Il traduit en langue des signes ce que les professeurs disent en classe, dans les auditoires. Je reçois également des notes par les autres étudiants. 

Et comment ça se passe avec les autres étudiants ?

On utilise la communication visuelle, ils voient que j’ai besoin d’un interprète du coup ils viennent demander comment ça se passe, ça crée un contact avec moi et puis après communique par messages, par écrit.

Dans son témoignage, Floriane mentionne PEPS. Il s’agit en fait d’un service d’accompagnement et de soutien destiné aux étudiants qui ne peuvent s’engager dans un cursus universitaire sans aménagements particuliers. On parle ici d’étudiants porteurs d’un handicap, ou atteints  d’une maladie grave, d’un trouble de l’attention ou d’apprentissage ou bien des étudiants qui exercent une activité sportive ou artistique de haut niveau.

Depuis la rentrée 2014-2015, le Décret relatif à l’enseignement supérieur inclusif est venu renforcer et fixer les balises du label PEPS en vigueur à l’UCLouvain depuis 2011

C’est notamment grâce à PEPS que les étudiants sourds et malentendants comme Laure et Floriane peuvent avoir durant 450 heures par an le soutien d’un interprète.

Laure, elle, n’a pas besoin d’interprète, mais dispose d’autres aides :

Les personnes qui n’ont pas d’interprète peuvent utiliser un micro. C’est un système FM : le prof a une partie et toi l’autre et c’est directement relié à tes appareils. Ce système permet d’amplifier la voix. Je demande aussi des notes parce que c’est dur de tout avoir. On a aussi une aide pédagogique et du temps supplémentaire.

C’est l’aide globale qu’un étudiant sourd peut recevoir à l’UCLouvain et si y’a d’autres problèmes, il y a évidemment possibilité d’avoir des aménagements supplémentaires donc c’est ça qui est chouette.

Alors pour terminer mon entretien avec Laure et Floriane, je leur ai demandé quels seraient les petits conseils qu’elles pourraient donner aux professeurs pour améliorer la communication avec les étudiants sourds et malentendants.

Dans ces petites recommandations, Laure demande plus de sous-titres, eh bien je m’engage à sous-titrer tout le podcast de ce Pôle Cast. Julien, j’espère que tu me donneras un petit coup de main !

Et pari tenu Megaly ! On mettra en ligne le podcast de cet épisode avec des sous-titres. Pauline Gilissen. On a déjà entendu quelques-uns des outils pour aider les étudiants atteints de surdité. Est-ce qu’il y a d’autres outils qui sont mis à disposition des étudiants à l’université ou à la haute-école ? Par exemple des outils de prise de notes ou des traducteurs ?

Déjà, la première chose que j’ai envie de dire, c’est que normalement, avec le nouveau décret, chaque haute école et université bénéficie d’un service qui est destiné à aider les étudiants à besoin spécifique à mettre en place des aménagements raisonnables.

Donc, première chose, je dirais, c’est de vous diriger vers ces services-là, qui ont normalement maintenant pas mal d’expériences. Et ils sont sensibilisés à tous les handicaps, et ils sont normalement bien conscients qu’une personne n’est pas l’autre. Et donc ils sont là pour vous écouter, pour discuter avec vous, pour voir quels sont vos besoins.

Ça, c’est la première chose. La deuxième chose, je pense qu’il est important de se créer un bon petit réseau d’amis, autant en amphi ou au sein de la classe, et de diversifier ces personnes afin de voir avec eux si c’est possible d’emprunter leurs notes. Moi, personnellement, mon expérience a été de prendre plusieurs notes différentes. Deux ou trois. Ainsi, je pouvais comparer s’il y avait des discordances, ou quoi. Et en fait, ce service que vous demandez, vous le rendrez à un moment donné. Parce qu’à la fin de l’année, pendant le blocus, vous serez un peu la personne de ressource, on va dire. “Mince, il me manque tel cours, je n’étais pas là, à qui je vais pouvoir demander ? Ah bah je sais qu’elle, elle a besoin des notes des autres, je peux peut-être voir auprès de cette personne…”

Elle, elle les a !

Voilà !

Vous parliez justement de l’importance de se faire des contacts dans l’auditoire. C’est quelque chose qui est compliqué en étant atteint de surdité, de sociabiliser, de s’intégrer dans les classes, les auditoires, de se faire des amis ?

C’est une question de personnalité je dirais. Il y en a qui sont très à l’aise avec leur surdité. Il y en a d’autres qui le sont un peu moins. Mais c’est pas pour autant qu’ils ne vont pas facilement sociabiliser comme vous dites. C’est vraiment une question de personnalité. C’est vrai que la difficulté, comme je le disais au tout début, c’est que la surdité est, en principe, un handicap lié, et qui touche à la communication. Mais si les bonnes bases sont mises dès le départ, il n’y a pas de raisons qu’il y ait des soucis de communication, de rencontre,… C’est vraiment une question de personnalité.

Et vous personnellement, quand vous aviez fait vos études ici, comment ça, c’est passé ?

[Rire] Et bien, disons que quand j’ai terminé les études secondaires, j’avais envie de changer de cadre, totalement. Parce que je ne voulais plus renvoyer l’image qu’il y avait de moi. En fait, j’étais un peu enfermé là-dedans. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai décidé, du fait que je suis Liégeoise d’origine, au cas où vous ne l’auriez pas entendu [rire], de venir à Louvain-la-Neuve. Quand je suis arrivé à Louvain-la-Neuve, je connaissais une personne. Et j’ai décidé de développer un peu ma vie sociale, et de séparer ma vie, on va dire académique en termes de cours, et ma vie estudiantine. Et pour ce faire, et bien j’ai tout fait ! J’ai fait mon baptême dans un cercle, qui n’était pas celui de ma FAC, j’ai passé ma calotte, je suis rentré dans un ordre,… Et ça m’a permis en fait de me faire des armes, pour la vie professionnelle, d’oser aller à la rencontre des autres, et oser dire que j’ai une différence.

Et donc, être atteint de surdité n’est pas un obstacle pour faire son baptême

Absolument pas. Et en fait, on dit toujours, enfin maintenant on explique vraiment qu’on a un handicap, on est handicapé parce que c’est la société qui nous rend handicapés. Et en fait, si on fait attention, tout le monde a un petit handicap quelque part. Et à partir du moment où on respecte cette différence, ça ne peut que bien aller.

Évidemment, et donc ne pas hésiter à franchir le pas, à aller vers les autres, et à sociabiliser…

Et je dirais même, tout en respectant bien sûr la vie intime de chacun, de poser les questions. Poser, demander, avant d’essayer de faire quoi que ce soit, demander si c’est la bonne manière de faire ou pas. Parce que parfois on pense bien faire, mais on fait pire que bien. C’est très important d’en discuter, simplement.

D’accord. Avant de passer à la suite de cette émission, je vous propose de faire une petite pause en musique. C’est la tradition dans Pôle Cast, on vous diffuse une musique qui est liée au thème de l’émission. Et aujourd’hui, c’est Sia avec son titre “Soon we’ll be found”. Le clip a été réalisé en utilisant la langue des signes pour retranscrire les paroles. Et d’une très belle manière, puisque le signe est intégré à la danse. Et on vous proposer le clip dans le replay de cette émission. On vous mettra le clip visuel : “Sia – Soon we’ll be found”, à tout de suite dans Pôle Cast.

De retour dans Pôle Cast. On est toujours avec Pauline Gilissen, la présidente de l’ASBL Surdimobile. Pendant la diffusion de la musique, vous me disiez qu’il y a d’autres musiques qui ont été faites en langage des signes. C’est bien ça ?

Tout à fait ! Petite correction : “Langue” des signes, pas “Language des signes”

Langue des signes ! Effectivement !

Pas de soucis. En fait, oui, une des premières musiques, les plus connues, c’est “Apprendre à aimer” si je ne me trompe pas, de…

(en même temps) Pascal Obispo

Florent Pagny

(…)

(en même temps) Florent Pagny

Oui c’était Florent Pagny, effectivement, c’est moi qui me trompe

 

Je me rappelle parce que j’avais dû le faire à l’école primaire. Et il y avait encore une autre qui était sortie, c’est “My Valentine” de Paul McCartney avec Johnny Depp et Natalie Portman, si je ne me trompe pas. Et dernièrement, je pense que l’APEDAF a fait une collaboration avec Typh Barrow, pour un concert où une partie était traduite en langue des signes par des enfants sourds justement. Enfin, je me trompe peut-être, mais je pense que non.

Et en fait, la langue des signes, c’est vraiment une langue en tant que telle. Et comme la langue française, et toutes les langues, il y a une poésie dedans. Une poésie qui est tout à fait présente, qu’on peut travailler, développer, et qui est très visuelle, très conceptuelle je dirais. Et c’est pourquoi certains artistes apprécient de pouvoir l’utiliser au sein de leurs clips. Il y a même des artistes sourds qui font de la musique. Je prends par exemple Signmark je pense que c’est un chanteur de rap américain, qui est avec son cousin qui fait la voix, et lui il fait les signes. Et donc tous ses clips, ils sont en langue des signes américaine.

Et si on remonte plus loin dans le passé, il y a avait aussi un certain Beethoven qui écrivait alors qu’il était atteint de surdité.

En fait, Beethoven, à la différence des personnes sourdes, lui il est devenu sourd. Donc il avait déjà, en fait, une mémoire extraordinaire de la mélodie. Donc il avait tout en tête. Et c’est vrai qu’à la fin de sa vie, il continuait à jouer du piano, mais il n’entendait pas s’il se trompait de touches. Alors toute la musique était décalée. Alors c’était un peu discordant.

Un petit peu.

Mais toute la mélodie, il l’a connaissait par contre. La musique était dans sa tête, malgré le fait qu’il soit devenu sourd.

Et peut-être encore un petit aparté sur la question des musiques. On a entendu la musique de Sia, et vous me parliez aussi de Paul Mc Cartney. Il y a des langua… Des langues des signes en français et en anglais. Est-ce que c’est deux langues des signes différentes ?

Tout à fait ! La langue des signes, elle n’est pas universelle. Du tout. Par exemple, la langue des signes de France, et la langue des signes francophone de Belgique n’est pas la même. Il y a des nuances, des variantes, … Mais bon, on dit toujours que : un chinois qui ne parle que le chinois, et un français qui ne parle que le français, ils vont rester ensemble dans la même pièce 24h. Après une journée, ça va être compliqué à se comprendre. Par contre, un chinois qui signe la langue des signes chinoise et un Belge qui signe la langue des signes belge, après quoi… une demi-heure, une heure (j’exagère peut-être un peu, mais l’idée est là) et bien ils finiront par se comprendre. Parce que c’est culturel, c’est conceptuel, et c’est logique !

D’accord ! On a déjà parlé de la situation de l’aide, des ASBL, des étudiants, mais il y a encore un point de vue qu’on n’a pas forcément abordé, c’est celui des enseignants. Et donc pour ça, on est allé voir Sarah Sepulchre qui est enseignante à l’UCLouvain.

Bonjour Saint-Sépulcre, merci d’intervenir dans ce podcast. Tout d’abord, est-ce que vous savez peut-être vous présenter en quelques mots?

(Sarah Sepulchre – Professeure à l’UCLouvain) Je m’appelle Sarah Sepulchre. Je suis professeure à l’école de communication depuis 2009 et je donne entre autres un cours qui s’appelle “Genre, culture et représentation”. Globalement, je donne plutôt des cours liés à la communication et aux études culturelles et à la culture médiatique.

Et donc pendant une année. Vous avez eu un étudiant ou une étudiante qui était atteinte de surdité? C’est bien ça?

Oui, j’ai eu une étudiante dans un cours au premier semestre.

Et comment ça s’est passé? C’était en quelle année déjà?

C’était cette année. Donc il y avait un mélange avec, à la fois, l’arrivée de cette étudiante qui avait des besoins spécifiques, mais aussi  l’arrivée du comodal, voire du distanciel. C’était une année un peu rock and roll.

Et justement, vous dites qu’il y a eu des adaptations à faire. Comment ça s’est passé de votre côté? Qu’est-ce que vous avez dû mettre en place concrètement?

De mon côté, je trouvais que c’était assez simple puisqu’en fait l’UCLouvain met à notre disposition, à disposition de ses étudiants et de ses étudiantes, des interprètes. De mon côté, la seule chose que j’ai eu à faire pratiquement, c’était d’accepter et ça ne me paraissait pas compliqué d’accepter d’avoir une interprète aux cours. Et puis aussi, mais ça n’a pas fondamentalement changé ma pratique, il était demandé que je puisse mettre des supports écrits pour que l’étudiante puisse avoir les PowerPoint à l’avance ou des documents, mais c’est de toute façon quelque chose que je fais donc c’était assez simple dans mon cas.

Globalement, je pars du principe que les étudiants et les étudiantes sont tous des personnes différentes. Certains ou certaines parviennent très bien à travailler avec des PowerPoint, d’autres avec des écrits et d’autres avec des vidéos ou avec des liens. Et donc, généralement, je multiplie les documents disponibles, ça ne m’a donc pas demandé beaucoup de travail.

Je dois même avouer que le fait d’avoir une interprète, j’ai trouvé que c’était très intéressant parce que régulièrement, elle me demandait d’arrêter, parce qu’elle devait évidemment traduire des concepts qui ne sont pas si simples que ça à traduire. Et ça permettait parfois, quand c’était des concepts qui n’étaient pas traduisibles très facilement, elle me demandait des explications et finalement, ça bénéficiait à tous les étudiants.

Donc, j’ai trouvé que ça fluidifiait mon cours, ça faisait des moments de suspension qui étaient toujours bienvenus pour tous les étudiants. Et puis, quand on est passé en phase de distanciel, j’ai demandé que l’étudiante en question, son interprète et moi puissions être en d’auditoire parce que c’était très compliqué pour l’étudiante de suivre via Teams. Et pour moi, du coup, c’était beaucoup plus pratique parce que j’ai donné cours non pas à mon ordinateur, mais à cette étudiante et son interprète. Et je pense que du coup, ça a rendu mon cours en distanciel, plus humain.

Vous avez déjà répondu à la question que j’allais vous poser qui est de savoir si vous avez eu une aide de l’UCL, ce qui est le cas. C’était uniquement une aide pratique avec un interprète. Ou bien est-ce qu’ils vous ont aussi donné des conseils, par exemple?

Non. J’ai eu juste cette aide pratique et je n’ai pas eu de conseil. Mais par contre, en discutant avec l’interprète, ça m’a permis de faire parfois un peu attention à certaines choses. Donc, il faut dire que les personnes qui accompagnent les étudiants et les étudiantes sourds sont vraiment très bonnes. C’est aussi quelque chose qu’il faut dire. C’est que c’est vraiment très agréable de travailler avec des personnes qui peuvent aussi nous conseiller en tant que prof. Et c’est très appréciable  parce que sans cette aide là, par contre, je ne sais pas comment on fait. Je sais que l’étudiante savait en partie lire sur mes lèvres, mais ce n’était quand même pas génial. Et sans ça, je pense que ça aurait rendu les choses très compliquées.

Est-ce que vous avez eu d’autres aides de la part d’associations, par exemple, ou bien des associations ressources vers lesquelles vous avez pu vous tourner à l’époque?

Non, et dans mon cas, je n’en ai pas vraiment eu besoin parce qu’à partir du moment où le cours était signé, traduit, l’étudiante était complètement autonome. Cela signifie qu’elle n’avait pas particulièrement besoin d’éléments supplémentaires.

Par contre il y a eu un petit travail à faire de la part des étudiants parce que moi, je ne fais pas d’examens, je fais de l’évaluation continue et c’est sur base de travaux, souvent collectifs ou avec des parties collectives, que je note les étudiants. Et donc,  les étudiants qui travaillaient avec elle devaient prendre un peu sur eux et accepter de passer parfois par l’écrit là où une discussion aurait pu être faisable avec d’autres. Je sais que les étudiants en question, ça leur a demandé un peu plus de travail et forcément, moi, j’en ai tenu compte au moment de l’évaluation, mais aussi en ajustant, par exemple, les consignes pour ce groupe-là.

Ça, c’est un aspect auquel je n’avais pas trop réfléchi avant : l’impact que ça pouvait avoir sur les autres étudiants, notamment dans un cadre de travail de groupe, mais ces étudiants ont été vraiment super et, de nouveau, ça a eu un effet collatéral assez positif, car dans ce cours l’un des étudiants qui était complètement entendant a commencé à décrocher à cause du covid et de la situation en distanciel et le fait de devoir s’accrocher ou d’avoir des réunions particulières pour l’étudiante sourde fait que lui n’a finalement pas décroché.

Donc, c’est tout bénef, en fait. Le fait d’avoir des consignes un peu moins importantes ou de re-réfléchir à la manière dont on donne cours, la manière dont on donne accès à certains documents, c’est bénéfique non seulement pour les étudiantes et les étudiants sourds, mais c’est bénéfique pour tous les étudiants.

Alors vous avez déjà commencé à répondre à ma prochaine question qui parle des examens. Donc, de votre côté, il n’y en a pas vraiment. Mais est-ce que ça aurait été possible de faire un examen oral avec un interprète, par exemple? Techniquement, c’était faisable pour vous.

Moi, je trouve que tout est toujours possible à partir du moment où on accepte d’avoir un étudiant ou une étudiante sourde. Forcément, ça a des implications sur ce qu’on va demander à ces étudiants. Ce serait complètement pas normal et non éthique d’accepter et puis de dire “ah ben finalement t’as qu’à t’en sortir toute seule”. Moi, il me semble qu’on peut toujours traduire une évaluation dans une autre forme. Ça n’est pas très compliqué. Ça demande parfois un peu d’ajustements, mais je pense que faire un oral avec une interprète aurait été tout à fait possible.

Si j’avais encore eu des présentations en d’auditoire, je pense que c’était aussi totalement jouable. On aurait pu passer par de l’écrit, mais je pense qu’il y a toujours moyen de changer les choses parce qu’il faut se rendre compte qu’un examen, il est là pour vérifier si la matière a été comprise et acquise.

En master,  pour moi, on ne parle même plus de matières acquises : c’est important de voir si des étudiants sont capables, dans un cours comme celui-là, par exemple, d’analyser un fait avec un angle, justement une perspective, genre et communication. Et quand on se dit que la vérification de capacité d’analyse peut se faire de plein de manières différentes, on se fiche un peu de la forme tant qu’on parvient à vérifier cette compétence-là. Donc oui, ça aurait été possible.

De plus, cette année-ci je l’ai vraiment vécue comme une chance d’avoir un point de vue un peu différent sur mon cours et sur justement, le dispositif. C’était une chance de réfléchir “Tiens, des étudiants un peu différents, comment réagissent-ils? Comment est ce qu’on peut réfléchir à parfois des choses très simples qui leur permettent d’entrer dans le cours?”

Et comme j’ai dit, ça a été profitable à tous les étudiants parce que, si on réfléchit bien, il ne faut pas être nécessairement sourd ou  aveugle pour avoir des problèmes pour entrer dans un cours. Des formes d’intelligence différentes ont parfois du mal avec nos dispositifs académiques très, très scolaires ou très, très universitaires.

Donc, moi, je l’ai vraiment vécu comme une chance d’avoir un air frais et aussi une autre vision sur mes cours.

C’était plutôt bénéfique !

Oui, je me réjouis. J’espère que j’en aurai plus. Plusieurs années d’affilée !

Il y a un webinaire qui est prévu la semaine prochaine. Il est organisé en collaboration avec le Pôle Louvain. Est-ce que c’est quelque chose que vous auriez aimé suivre avant d’avoir un étudiant ou une étudiante atteints de surdité?

Probablement, oui. Maintenant, c’est comme pour tout dans la vie: tant qu’on n’est pas face à une situation, finalement, on ne s’y prépare pas nécessairement très bien, on est des êtres humains.

Dans mon cas, comme je le disais, étant donné que j’ai déjà une pédagogie relativement active dans mes cours, ça a eu un impact minimal. Maintenant, il y a peut-être des choses que j’ai faites et que je n’aurais pas faites comme ça si j’avais suivi ce séminaire.

Donc, si j’ai l’occasion, d’ailleurs, j’irai. On ne sait jamais. J’espère avoir des étudiants moins bien entendants ou sourds les autres années aussi. Ça me permettra de m’ouvrir un peu l’esprit et de réfléchir un peu autrement.

Donc, oui, je pense que c’est toujours profitable.

Merci, Sarah Sepulchre, d’avoir pris du temps pour répondre à nos questions.

Et c’est là-dessus qu’on va clôturer cette émission. Merci de nous avoir suivis, merci aussi à vous Pauline Gilissen. On vous retrouve au Webinaire “Enseignement et surdité”. Ce sera le jeudi 20 mai de 9h à 12h. Attention les réservations sont obligatoires ! Le webinaire vous permettra d’approfondir tous les sujets dont ont discuté très rapidement aujourd’hui. C’est la magie de la radio, on aborde beaucoup de sujets très rapidement, mais on n’a pas le temps de les approfondir. Donc le webinaire sera très utile pour ça. Il y aura de nombreux témoignages, donc n’hésitez pas. Rendez-vous sur le site internet www.polelouvain.be pour avoir toutes les informations.

Si vous voulez ré-écouter cette émission et tous les anciens Pôle Cast : une seule adresse : www.louizradio.be . Louiz avec un Z on le rappelle.

On se quitte avec un dernier titre. Puisqu’en discutant avec le KAP Signes, ils nous ont dit que les personnes atteintes de surdité peuvent entendre la musique grâce aux vibrations. Et donc on va diffuser une musique avec beaucoup de basses et de vibrations, pour nos deux intervenantes du KAP. On espère qu’elles pourront profiter de ce morceau, c’est 20’syl, un membre du groupe C2C, avec son titre : “You know”

On se retrouve le mois prochain pour un nouvel épisode de pôle Cast, en attendant, passez une bonne fin de semaine, et profitez bien des terrasses qui viennent de rouvrir !

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